Arrivé en 2008 à la tête du CSP Genève, Alain Bolle nous quitte fin septembre. Il a accepté de faire une pause dans son agenda légendairement chargé pour revenir sur cette aventure hors du commun. Et pour adresser un message à la « communauté CSP ».
Vous êtes entré au CSP en pleine crise des subprimes. Aujourd’hui, à la veille de votre départ, une nouvelle crise menace avec le blocage du détroit d’Ormuz. Comment de telles crises impactent-elles notre prospère canton ?
L’aspect le plus important me paraît résider dans leur volet psychique. Le Covid hier, la guerre aujourd’hui, impactent le moral, surtout des personnes qui sont confrontées à la précarité.
Cela dit, la question qui me préoccupe aujourd’hui est la cohésion sociale. Un ancien conseiller d’État me disait en 2010 que les fractures sont du pain béni pour les extrêmes. On parle toujours de la classe moyenne inférieure. Mais on voit une partie de l’échiquier politique chercher à faire des économies sur le dos des plus précaires. Nous avons une responsabilité par rapport à la cohésion sociale. Si on ne s’en occupe pas, on va le payer très cher.
Jeune, vous avez travaillé dans le milieu hospitalier. On vous a vu très réactif durant la pandémie. Vous qualifieriez-vous comme un « urgentiste du social » ?
Aujourd’hui, je considère que cette urgence sociale existe bel et bien à Genève. Je suis très sensible aux crises que vivent les personnes qui nous entourent et, face à une difficulté, j’ai besoin de trouver des solutions rapides.
L’action du CSP se déploie cependant sur plusieurs temporalités : il y a le temps de l’intervention immédiate, nécessaire, et le temps long du plaidoyer. Cette dimension est essentielle, elle peut être fatigante aussi. En 2012, Dominique Froidevaux [ancien directeur de Caritas Genève – ndlr] et moi avons soutenu une motion exigeant de mieux connaître la précarité pour mieux la combattre. Un premier rapport sur la pauvreté a vu le jour à Genève en 2016. Depuis 2025, la création d’un Observatoire de la précarité est inscrite dans la loi. Mais rien ne permet d’affirmer qu’il verra le jour. La commission des affaires sociales du Grand Conseil veut tirer un trait sur cet Observatoire avant même qu’il n’existe.
Les décisions politiques doivent pouvoir s’appuyer sur des connaissances approfondies. En l’absence de données solides, on laisse la place à toutes les représentations et aux lectures politiques à l’emporte-pièce.
Selon vous, quels défis sociaux attendent encore Genève dans les prochaines années ?
La formation professionnelle et l’insertion sont un enjeu central à mes yeux. La réforme de la loi genevoise sur le chômage me paraît nécessaire, l’accompagnement des personnes au chômage doit être complètement repensé.
Je fais partie des personnes qui sont convaincues qu’il faut offrir aux chômeurs de véritables possibilités de réorientation professionnelle. Des dispositifs existent, comme l’AFO [allocations de formation fédérales pour les chômeur∙ses non qualifié∙es de plus de 30 ans – ndlr]. Mais trop peu de personnes en bénéficient, et souvent trop tard. On ne devrait pas attendre qu’une personne arrive en fin de droits pour agir.
Enfin, la question de l’activation de la « dépense passive » [aide sociale et indemnités chômage – ndlr] doit absolument trouver une réponse. Selon cette approche, l’employabilité des bénéficiaires de l’aide publique est valorisée, par exemple auprès d’entreprises sociales, grâce à un financement public-privé.
En l’absence de données solides, on laisse la place à toutes les représentations et aux lectures politiques à l’emporte-pièce.
Vos collaborateur∙rices connaissent votre passion pour la voile. Vous êtes aussi un bâtisseur de grands projets. Quels sont ceux qui vous ont le plus marqué au cours de vos 18 ans au CSP ?
Le premier dont j’ai été saisi, c’était la construction d’une nouvelle brocante dans la zone industrielle de Meyrin. Le comité de l’époque s’est montré visionnaire en plaidant non seulement pour un lieu de revalorisation et de vente, mais aussi un espace d’insertion et de formation.
Parmi les autres grands chantiers figurent toutes les constructions réalisées avec la Fondation Nicolas Bogueret, qui ont eu un profond impact sur le CSP. L’immeuble de la rue de la Coulouvrenière [Atelier Galiffe et appartements relais pour le CausE – ndlr], par exemple, n’aurait jamais vu le jour sans elle.
Il y a aussi eu l’énorme chantier du déménagement à Tourbillon, dans un lieu assez insolite pour une brocante. C’est un projet qui nous a beaucoup occupés et qui continuera d’occuper le CSP dans les prochaines années. Nous y évoluons aujourd’hui avec un nouvel écosystème, avec des activités d’insertion, d’économie circulaire et de lien social.
Enfin, le nouveau bâtiment du chemin de la Cartouchière à Plan-les-Ouates — avec la création début 2027 d’un deuxième centre de jour Galiffe et le déménagement des Colis du Cœur et du Vestiaire social — est un projet que j’aurai presque porté de bout en bout.
Je suis de plus en plus convaincu de la nécessité de porter des projets collectivement.
Entre le CSP d’hier et celui d’aujourd’hui, quelles évolutions majeures retenez-vous au niveau de l’institution ?
J’ai débuté avec un budget à 6 millions, je termine mon engagement avec des comptes à 15,5 millions. Nous avions 65 collaborateur∙ices, aujourd’hui nous en avons 150.
Tout ça pourquoi ? Pour répondre à un besoin. Notre organisation est soumise à des sollicitations en augmentation. Nous sommes en recherche permanente d’un point d’équilibre : pour répondre à la demande, boucler nos comptes et nous doter de budgets solides.
Vous l’avez rappelé : une des missions essentielles du CSP réside dans le plaidoyer. Récemment, un projet de modification de loi veut imposer la « neutralité politique » aux associations subventionnées. Que vous inspire-t-il ?
Ce projet est une réaction épidermique et inappropriée à un travail de plaidoyer qui dérange. Je considère avec d’autres que notre rôle est de documenter, amener des éléments de réflexion et relever ce qui ne fonctionne pas. Qui d’autre que nous peut le faire ? La neutralité politique n’existe pas. Vouloir faire taire les associations, alors que le même politique les sollicite lorsqu’il y a des projets de loi qui sont mis en consultation : on n’est pas à un paradoxe près !
Vous êtes très proche de la « communauté CSP » : collaborateur∙ices, membres, donateur∙ices, partenaires… Quel message souhaitez-vous leur adresser à la veille de votre départ ?
Genève a de la chance de pouvoir compter sur une association comme le CSP. Au fil des années, nous avons développé le travail en réseau. Je suis de plus en plus convaincu de la nécessité de lutter contre les silos et de porter des projets collectivement. J’espère que cette manière de travailler continuera à se renforcer.
Aux donatrices et donateurs, j’ai avant tout envie de dire merci — merci pour votre engagement solidaire et votre fidélité. La question qui se pose aujourd’hui est celle de la transmission de cette solidarité aux générations qui suivent. Certains grands donateurs font le choix de sensibiliser leurs enfants à cet engagement. J’aimerais que chacun∙e puisse transmettre cette idée simple : votre don a de l’importance, et votre solidarité peut aussi s’exprimer de cette manière-là.
Je suis heureux d’avoir participé à cette aventure et d’avoir pu m’appuyer sur autant de compétences au sein du CSP. Ce qui me touche particulièrement, c’est la fidélité des collaborateur∙rices. Elle traduit un véritable attachement au sens du travail mené et aux valeurs portées par le CSP.
Et à votre successeur, Mathieu Crettenand, qui entrera en fonction début août ?
Je lui souhaite de bénéficier d’espace pour réaliser des projets et d’être nourri par leur richesse, comme je l’ai été moi-même durant toutes ces années.
Lorsque je suis arrivé au CSP, l’institution sortait de dix années de direction très différentes de ce que j’ai mis en place. J’ai pu évoluer dans un environnement où la confiance était présente, et je dois dire que rien n’est possible sans elle. Un temps d’accordage avec les équipes est indispensable. Je souhaite à Mathieu Crettenand de pleinement trouver sa place, et à l’organisation de bénéficier de sa vision et d’une nouvelle manière de travailler.


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